Samedi 21 mars 2026 à Villeurbanne (Rhône)

Report : GHYS P-A – Photos : JEAN YVES CLUZE
Ce soir, direction La Rayonne à Villeurbanne pour retrouver EIFFEL – le projet Rock de Romain HUMEAU. Et je dis bien retrouver, parce que pour moi, ce n’est pas une découverte : il y a tout juste vingt ans, je l’avais déjà vu sur scène, tout jeune, lors d’un petit festival à Oullins. Un de ces concerts qui restent gravés, où les premiers titres t’accrochent direct et où tu repars avec l’album sous le bras. « Abricotine », je l’ai usé jusqu’à la corde. Ce soir, donc, c’est un peu comme retrouver une vieille connaissance – avec la même excitation, mais aussi une petite appréhension. Est-ce que son style a trop évolué ? Est-ce qu’il a encore cette énergie scénique qui m’avait marquée à l’époque ? Et surtout… est-ce qu’il va jouer mes titres préférés, même s’ils datent d’il y a vingt ans ? Croisons les doigts.
Comme à chaque concert en reporting, je débarque avec Jean-Yves, mon complice photographe. Lui, c’est le Hard Rock et le Glam Rock des années 80 qui lui coulent dans les veines, EIFFEL, c’est franchement pas son univers de base. Je le préviens en rigolant : “Tu vas souffrir ce soir.” Mais bon… le style, la voix, quelque chose qui flirte avec NOIR DESIR en plus poétique et moins sulfureux, je garde un petit espoir secret.
Le GPS me fait un peu galérer – merci la signalisation – mais je finis par trouver sans trop de casse. Et franchement, j’ai bien fait de venir : il fait beau, le début de soirée est printanier, ensoleillé, et c’est samedi. Demain, je traîne au lit, je profite. La vie.
La Rayonne, on l’aime bien. Ni trop grande ni trop petite, tout en noir, scène surélevée – idéale pour les photos. Et même un balcon. Ce qu’il faut, pas plus.
On arrive avec un peu d’avance – enfin, moi j’arrive avec un peu de retard sur l’heure qu’on s’était fixée, comme d’habitude – et on prend le temps de papoter autour de nos verres. Sobre ce soir : Coca pour Jean-Yves, ginger beer pour moi (découverte récente, déjà addiction confirmée, et bonne surprise ils en ont !). On ne sait même pas s’il y a une première partie ce soir. On se questionne. Moi je ricane surtout intérieurement : vingt ans déjà. Un sacré coup de vieux.

Bon, il faut se bouger. On se place devant – pas trop loin du chanteur, mais en évitant les pieds du matériel, faut penser à tout quand on est là pour les photos. On choisit notre camp, même si quelques personnes bien installées juste devant n’ont visiblement aucune intention de bouger d’un millimètre. Jean-Yves, œil de lynx et grand habitué, remarque immédiatement qu’il n’y a qu’une batterie sur scène. Conclusion logique : pas de première partie. On s’installe, confiants.
20h. Erreur. Un mec arrive seul sur scène avec sa guitare. Première partie quand même – et en solo. Je trouve ça redoutable comme exercice : monter seul sur scène, devant des gens venus pour quelqu’un d’autre, sans filet. Et personne ne connaît son nom. Enfin… ça, c’était avant qu’il s’en charge lui-même. Parce qu’entre deux chansons, quelqu’un depuis la fosse lui pose – que dis-je, lui hurle – directement la question. Et lui, sans se démonter, sourit et répond : SIMON FERRANTE – en épelant, F-E-2R-E-N-T-E – et il va répéter cette petite private joke à chaque chanson suivante. Il sait exactement ce qu’il fait.



Six titres, calmes, poétiques, engagés, en français, Rock dans l’esprit mais un peu moins musicalement. Et habituellement le français chanté et moi… c’est compliqué. Sauf EIFFEL, exception à la règle depuis toujours. Mais sa maîtrise, son humour, son franc-parler enrobent tout ça et ça passe crème. Il a clairement des années de scène derrière lui.
Son dernier titre, “Je pars”, est placé avec malice, il en plaisante lui-même, et le public réagit parfaitement. Les applaudissements sont chaleureux, mérités.

Après une courte pause – il n’y avait pas grand chose à déménager pour SIMON FERRANTE – la salle s’est bien remplie. Les t-shirts EIFFEL commencent à se multiplier dans le public. Je ne suis visiblement pas la seule à les suivre depuis longtemps. Les “Ahuris” (c’est comme ça qu’ils s’appellent entre eux), les fans hardcore d’EIFFEL, sont bien là.
20h50. Les lumières s’éteignent. Ils arrivent, tous les cinq sur scène. Léger coup de vieux pour celui qu’on attend tous, mais franchement, ça va. C’est bien le même. Même voix, même puissance, même énergie. Jean-Yves, à côté de moi, n’a encore rien dit. Mauvais signe ou bonne surprise en cours ? On verra.
Premier titre : « Interstellar », extrait de leur tout dernier album « La Peur et le Vent », sorti en octobre 2025. Je ne connaissais pas et pourtant, ça accroche direct. On y est. Du bon Rock français, aérien et minéral, teinté d’élans Pop et de reflets eighties, mais toujours avec cette écriture qui fait la signature d’EIFFEL : à mi-chemin entre poésie et engagement, jamais vraiment là où on l’attend.

La setlist qui se dessine promet un beau voyage : des titres récents, des anciens, des très anciens et quelques reprises de sacrés noms : DEPECHE MODE, BOWIE… Pas une démonstration, juste le reflet naturel d’une culture musicale immense. Et littéraire aussi, mais j’y reviendrai.
Les titres s’enchaînent, en alternant chansons à texte plus intimes et morceaux qui déménagent vraiment. Et là, la voix porte, la guitare s’enflamme, celle de Romain, mais aussi celle du guitariste. Incroyable musicien : beaucoup de dextérité, beaucoup de charisme, bien dans son monde. Il fait le show sans en avoir l’air. Look décalé – cheveux longs, costume noir près du corps, très longiligne, quelque chose d’Anglais dans le style, propre sur soi – avec sa guitare blanche. Un personnage à lui tout seul.
D’ailleurs, parlons-en du look général. On pourrait dire chacun son style, et ce serait peu dire. Le lien entre eux, c’est le noir et le blanc, et c’est à peu près tout. Classique et discret pour le bassiste, à la NIRVANA pour le batteur, et puis Estelle – au clavier – élégante et précise, qui tient le groupe ensemble autant musicalement que visuellement. Trente ans de scène avec Romain, trente ans qu’elle est la colonne vertébrale discrète d’EIFFEL. Pour ma part, t-shirt noir, jean noir, blouson cuir court, je suis dans le ton sans l’avoir cherché. Gros regret quand même : Romain porte les mêmes Docs blanches que moi ce soir. Et moi je ne les ai pas mises. Sosie manqué. Décidément, je rate toujours quelque chose !

Entre deux chansons, Romain glisse quelques mots sur Mediatone – co-producteur avec Base Productions de la soirée et vieille histoire commune. L’asso lyonnaise les accompagne depuis leurs débuts sur les scènes de la région, depuis 1997. Ce soir, c’est aussi un peu des retrouvailles.
Le set s’enchaîne et je surveille Jean-Yves du coin de l’œil. Il commence à être un peu moins concentré sur ses photos et un peu plus pris dans le show. Ça dodeline de la tête, ça dansote, ça tape dans les mains. Il rentre même dans le petit concours de snaps qui oppose Lyon à Bordeaux lancé depuis la scène. Je crois bien qu’il aime. Incroyable, je n’aurais pas parié une pépite là-dessus !
Autour de moi, ça commence à pogoter. Et je réalise que les gens sont venus en famille. Le couple à ma gauche qui pogote tranquillement est carrément venu avec leur ado – et tous les trois connaissent chaque parole par cœur. C’est à la fois enthousiasmant et touchant. EIFFEL réunit les générations dans un même vibe Rock indémodable. Le public est vraiment de tout âge ce soir.









Nicolas BONNIERE – Nikko pour les intimes, ex-guitariste de DOLLY – est parti dans sa propre bulle. Il n’y a plus que lui et sa guitare blanche, et je crois qu’il nous a complètement oublié. Et là, petit flash : DOLLY, je les avais vus sur cette même scène d’Oullins il y a vingt ans. Tout s’éclaire d’un coup. J’adore ça dans un concert : les musiciens qui s’électrisent eux-mêmes et entraînent tout le monde dans leur sillage.
Certains morceaux font nettement monter la salle d’un cran – « A tout moment la rue » en tête, qui provoque un vrai frisson collectif. Jean-Yves décolle aussi, franchement. Il bouge. Ça me rassure grave.
De mon côté, j’ai enfin mon retour en arrière avec « Tu vois loin » et je suis loin d’être la seule à l’attendre. L’énergie est communicative, immédiate. Les reprises, elles aussi, sont vraiment réinterprétées, on est très loin de la copie conforme. Chacune passe par le filtre EIFFEL et ça change tout.
Et puis il faut bien que ça arrive. La dernière. Le public le sent. « Sombre » monte encore en intensité. Tout le monde devine qu’on touche au pic. On le sait, mais on n’y croit pas vraiment.

Ils saluent, remercient, quittent la scène. Personne ne bouge. On rappelle. Pas besoin d’insister longtemps, ils n’attendaient que ça. La sauce reprend pour deux titres. Et là, ce que je n’osais même pas espérer : « Hype », décalé et intense à souhait, une de mes préférées. On est tous très heureux ici.
Et puis c’est fini. Enfin non, parce qu’on ne veut pas, et qu’eux non plus. C’est un groupe qui aime la scène et son public, et ce soir on en profite jusqu’au bout. Second rappel. Et bien sûr, ils ne pouvaient pas terminer autrement que par ce trait de génie : la reprise de BORIS VIAN, « Je voudrais pas crever ». Ce texte vieux de soixante-dix ans prend une toute autre dimension dans la voix et l’émotion de Romain. Vibrant, juste, inévitable.
Il ne pouvait pas y avoir de meilleure façon de terminer ce concert. Ils ont tout donné. J’ai adoré. Le public a adoré. Et je crois bien que Jean-Yves aussi.
Les lumières se rallument. Définitivement. Intensément.

22h50. 22 titres au compteur. On attend dans le calme que la salle se vide, que la réalité reprenne ses droits doucement. Encore une chouette soirée. Jean-Yves est content de ses photos (l’éclairage était bon ce soir et la scène surélevée a fait le boulot). On se laisse porter par le flot du public vers la sortie. Le stand merch’ est bien occupé, sans être débordé non plus. Logique : une bonne partie du public portait déjà son t-shirt EIFFEL en arrivant. Les Ahuris, ils sont équipés !
On boirait bien un coup pour prolonger tout ça, mais wow, la queue au bar ! L’endroit est chouette, mais ça manque un peu de place pour le verre d’après, ce moment suspendu entre le concert et la vraie vie qu’on aime tant. On se cale dans un coin quand même, on papote. Jean-Yves a vraiment kiffé. Je suis contente, on se fait mutuellement découvrir de nouveaux horizons, c’est ça aussi ces soirées.
Allez, il faut rentrer. J’ai de la route devant moi. Et vingt ans de rattrapage discographique à faire.
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